macro d'un chawan montrant sa glaçure de type hagi yaki

Mon bol à thé japonais fuit : est-ce normal et que faire ?

Kogechan avait pourtant tout bien préparé.

Le matcha. Le chasen. L’eau chaude. Son beau chawan posé sur la table.

Et puis… une petite auréole humide apparaît sous le bol.

Est-ce qu’il est cassé ? Est-ce une fissure ? L’artisan a-t-il raté sa cuisson ?

Pas forcément.

Certains bols à thé japonais peuvent absorber l’eau et légèrement suinter sans être défectueux. C’est notamment connu sur certaines céramiques comme le Hagi-yaki, le Raku ou le Shigaraki. Dans ce cas, un traitement traditionnel appelé medome (目止め) peut aider à réduire le phénomène.

En revanche, si l’eau s’écoule rapidement par une véritable fissure, c’est une autre histoire.

Alors avant d’appeler les secours ou de transformer ton chawan en pot à crayons, voici comment faire le diagnostic.

Étape 1 — Mon chawan suinte ou il est vraiment fissuré ?

Commence par remplir ton bol parfaitement sec avec de l’eau à température modérée et pose-le sur une surface sèche.

Puis observe.

Ce que tu vois Cause possible Que faire ?
La paroi ou le pied fonce progressivement La terre absorbe l’eau Généralement normal sur une céramique poreuse
De l'humidité apparaît de façon diffuse à l'extérieur avec des goutellettes, le bol "transpire" Suintement lié à la terre et la cuisson Un medome peut être utile
Il y a de fines craquelures dans la glaçure Kannyū 貫入 Pas forcément un défaut
L’eau suit une ligne précise ou une goutte apparaît toujours au même endroit Fissure possible Inspecter le bol et arrêter les liquides chauds
L’eau traverse rapidement la paroi en quelques secondes Fissure structurelle probable Ne plus utiliser le bol pour boire


Détail de l’émail raku rose avec fine craquelure kanyū sur bol japonais artisanal

Attention au kannyū

Les kannyū (貫入) sont les fines craquelures que l’on observe dans la glaçure de nombreuses céramiques japonaises.

Elles apparaissent lorsque la glaçure et le corps du bol ne se contractent pas exactement de la même façon pendant le refroidissement.

Un réseau de kannyū peut être parfaitement normal, voire recherché esthétiquement. Une craquelure de glaçure n’est donc pas automatiquement une fissure traversant le bol.

En revanche, si l’eau suit nettement une ligne et traverse rapidement la paroi, prudence.

Et retenons tout de suite une règle essentielle :

Le medome peut réduire le suintement d’une terre poreuse. Il ne répare pas une véritable fissure.

Étape 2 — Pourquoi certains bols japonais laissent-ils passer l’eau ?

Une céramique n’est pas toujours aussi imperméable qu’un verre.

Selon la terre utilisée et la température de cuisson, elle est plus ou moins vitrifiée. Certaines poteries conservent de minuscules espaces dans leur structure dans lesquels l’eau peut pénétrer.

C’est ce qui explique qu’un bol puisse devenir plus sombre au contact de l’eau, absorber du liquide ou parfois laisser apparaître une légère humidité à l’extérieur.

Pour mieux comprendre les différentes terres, cuissons et glaçures, tu peux également consulter notre guide des céramiques japonaises : styles, terres et régions.

Meoto yunomi Hagi-yaki avec boîte tomobako, paire de tasses japonaises authentiques du four Touryu-an 唐瀧庵窯

Le Hagi-yaki, le cas d’école

Le Hagi-yaki (萩焼) est probablement la céramique japonaise la plus connue pour ce phénomène.

Sa terre traditionnellement assez absorbante peut laisser pénétrer l’eau et le thé. Ce n’est pas nécessairement considéré comme un défaut : le Hagi est justement célèbre pour la manière dont il évolue avec son utilisation.

Au fil du temps, le thé pénètre dans les minuscules interstices et les craquelures de la glaçure, modifiant progressivement l’aspect du bol. Cette transformation est appelée Hagi no nana bake (萩の七化け), les « sept transformations du Hagi ».

L’usage répété peut également contribuer à diminuer certains suintements en comblant progressivement une partie de ces interstices.

Autrement dit : un Hagi neuf qui laisse apparaître un peu d’humidité n’est pas nécessairement un Hagi raté.

Quels autres bols peuvent suinter ?

Les chawans Raku-yaki (楽焼) peuvent également être tendres et absorbants, tout comme certaines pièces en de type Shigaraki-yaki (信楽焼).

Le Kohiki (粉引) peut lui aussi être sensible à l’absorption selon la terre et la fabrication. Petite précision : contrairement à Hagi ou Shigaraki, Kohiki ne désigne pas une région céramique, mais une technique dans laquelle une terre sombre est recouverte d’un engobe blanc.

En revanche, attention aux raccourcis.

Un Bizen-yaki (備前焼), par exemple, est traditionnellement dépourvu de glaçure mais cuit très fortement à des températures très élevées, ce qui crée un phénomène de vitrification et rend le bol étanche. Sans émail ne signifie donc pas automatiquement poreux.

Et la porcelaine japonaise, beaucoup plus vitrifiée, est généralement très peu absorbante. Si tu veux distinguer Arita, Imari, Kutani ou Nabeshima, nous avons d’ailleurs consacré une chronique entière à l’histoire et aux techniques de la porcelaine japonaise.

Bref : ce n’est pas l’aspect rustique ou l’absence d’émail qui permet à lui seul de savoir si un bol risque de suinter. C'est plutôt la terre qui le constitue et la cuisson qu'il a subit qui conditionnent sa porosité.

Pourquoi cela ne pose-t-il pas forcément problème pendant la cérémonie du thé chanoyu ?

Parce qu’un chawan n’est pas une carafe.

Pendant le chanoyu, le matcha est préparé puis bu rapidement. Le liquide ne reste donc pas logntemps dans le bol.

C’est particulièrement parlant avec le Hagi et le Raku : malgré leur caractère parfois absorbant, ces céramiques sont historiquement intimement liées à la cérémonie du thé et sont les types de chawan les plus prisés.

Une légère humidité peut donc être compatible avec l’usage normal d’un chawan et même parfois recherchée.

Une grosse fuite, non.

Le matcha est censé arriver dans ton ventre, pas dans le tatami.

Il y a quand même une limite au wabi-sabi.

Étape 3 — Faire un medome pour réduire le suintement

Si ton chawan est simplement poreux et ne présente aucune fissure structurelle, tu peux envisager un medome (目止め).

Le principe est simple : on utilise une préparation riche en amidon, généralement à base de riz, afin que l’amidon pénètre dans une partie des minuscules interstices de la terre.

Le medome peut ainsi réduire l’absorption et certains suintements.

Il existe plusieurs méthodes. Pour un Hagi, on peut notamment utiliser une préparation appelée omoyu (おもゆ) : une sorte d’eau de cuisson de riz légèrement épaissie et riche en amidon.

Comment faire un medome doux à l’omoyu ?

  1. Inspecte le chawan. S’il présente une vraie fissure, une réparation ancienne ou une fragilité importante, ne fais pas de medome sans avoir identifié le problème.
  2. Prépare l’omoyu. Fais cuire une petite quantité de riz ou de riz déjà cuit dans beaucoup d’eau — environ dix fois son volume — afin d’obtenir un liquide blanchâtre légèrement épaissi.
  3. Laisse tiédir la préparation. Évite tout choc thermique, particulièrement avec une pièce ancienne.
  4. Remplis le chawan d’omoyu et laisse agir environ une demi-journée à une journée.
  5. Vide et rince soigneusement le bol à l’eau claire.
  6. Laisse-le sécher complètement dans un endroit bien ventilé avant de l’utiliser ou de le ranger.

Si un Hagi continue à suinter, le traitement peut être renouvelé.

Pour les chawan anciens ou vintage, nous privilégions cette approche prudente plutôt que de faire systématiquement bouillir la pièce dans une casserole. Une céramique ancienne a déjà une histoire : choc, restauration ou fragilité ne sont pas toujours visibles au premier regard.

Si ton chawan vient de KOGEDO et que tu hésites, tu peux simplement nous envoyer quelques photos avant de jouer à l’apprenti alchimiste.

Eau de riz, omoyu, katakuriko… quelles sont les autres méthodes ?

Il n’existe pas une seule recette de medome.

Le kome no togijiru (米のとぎ汁) est l’eau blanchâtre obtenue lorsque l’on rince le riz cru. Certaines méthodes de medome consistent à y plonger la céramique puis à chauffer doucement l’ensemble.

L’omoyu (おもゆ) est obtenu en faisant cuire du riz dans beaucoup d’eau. C’est la méthode douce que nous venons de voir.

On trouve également des méthodes utilisant le katakuriko (片栗粉), une fécule, ou traditionnellement le funori (布海苔), issu d’une algue employée comme liant.

Le principe reste toujours le même : faire pénétrer une substance capable de réduire les espaces par lesquels le liquide circule.

Le medome est-il hygiénique ?

Oui, s’il est correctement réalisé.

Après un traitement au riz ou à la fécule, il faut simplement bien rincer le chawan et surtout le laisser sécher complètement.

C’est important avec toutes les céramiques absorbantes : une terre encore humide enfermée dans un placard ou dans son tomobako peut favoriser les mauvaises odeurs et les moisissures.

Pas besoin de désinfecter ton bol comme une salle d’opération.

Rinçage, séchage complet, et c’est reparti.

Faut-il faire un medome sur tous les bols à thé japonais ?

Non.

Une porcelaine ou un grès très vitrifié n’en a généralement pas besoin. Certains bols ont également déjà été traités par leur artisan, tandis que d’autres sont destinés à évoluer naturellement avec l’usage.

Le medome est donc une solution pour certaines céramiques absorbantes, pas un rituel obligatoire à imposer à tous les chawan qui croisent ta route.

Et après ?

Une fois ton chawan utilisé, rince-le à l’eau claire et laisse-le sécher complètement avant de le ranger, surtout s’il s’agit d’une terre absorbante.

Et si ton Hagi change progressivement de couleur au fil des bols de matcha, ne cherche pas forcément à lui rendre son apparence du premier jour.

Il est peut-être simplement en train de faire ce que les Hagi font depuis des siècles : vieillir avec toi.

C’est aussi ce que nous aimons dans les objets japonais anciens et artisanaux chez KOGEDO. Ils ne cherchent pas toujours à masquer le temps.

Ils le racontent.

Et si tout cela t’a donné envie d’aller regarder quelques bols de plus près, tu peux fouiller dans notre collection Arts de la table japonais, où se croisent chawan, yunomi, céramiques, porcelaines, objets pour le saké et autres trouvailles chinées au Japon.

En résumé

Ton bol devient légèrement humide ? Il peut simplement être poreux.

Il s’agit d’un Hagi, d’un Raku ou d’une autre terre absorbante ? Le phénomène peut faire partie des caractéristiques de la céramique.

Il n’y a pas de fissure ? Un medome peut aider à réduire le suintement.

L’eau traverse rapidement par une ligne précise ? Là, on arrête : ce n’est probablement plus une simple question de porosité.

Un chawan qui transpire un peu n’est donc pas nécessairement cassé.

Mais un chawan qui tente de remplir tout seul la soucoupe mérite quand même une inspection sérieuse.

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