Deux estampes japonaises Genji-e de Kunisada, Kunisada II et Hiroshige II – époque Edo

Le Dit du Genji dans les estampes japonaises : à la découverte des Genji-e

Un beau prince, des histoires d’amour compliquées, des jalousies, des intrigues de cour, des poèmes échangés sous la lune…

Non, Kogechan ne vient pas de se mettre aux séries romantiques.

Cette histoire a environ mille ans.

Il s’agit du Genji monogatari 源氏物語, le Dit du Genji, immense classique de la littérature japonaise écrit au début du XIᵉ siècle par Murasaki Shikibu 紫式部, une dame de la cour impériale de Heian.

Et si le livre est célèbre, ce qui nous intéresse aujourd’hui se trouve ailleurs : dans les images.

Car pendant des siècles, peintres, illustrateurs et artisans japonais n’ont cessé de représenter le monde du Genji. Jusqu’à ce que, durant l’époque Edo, l’ukiyo-e s’en empare à son tour.

C’est là qu’apparaissent les Genji-e 源氏絵, littéralement les « images du Genji ».

Mais attention.

Si vous croisez dans une estampe du XIXᵉ siècle un élégant séducteur coiffé à la dernière mode, entouré de femmes aux kimono flamboyants, ne vous imaginez pas forcément contempler la cour impériale de l’an 1000.

Car entre-temps…

Edo a complètement remixé le Genji. 🦝

Murasaki Shikibu écrivant le Dit du Genji – peinture japonaise du XVIIe siècle

Le Genji monogatari : 54 chapitres d’amour, de poésie et de drames

Le Genji monogatari est composé de 54 chapitres et raconte principalement la vie, les amours et les désillusions de Hikaru Genji 光源氏, le « Genji radieux », fils d’un empereur privé du statut de prince impérial.

Murasaki Shikibu écrit son œuvre au début du XIᵉ siècle dans l’univers extrêmement codifié de la cour impériale de Heian.

Et côté feuilleton sentimental, elle n’y va pas avec le dos du pinceau.

Genji tombe amoureux.

Souvent.

Très souvent.

Il séduit, souffre, écrit des poèmes, se brouille, retrouve d’anciennes amantes, regrette ses choix et déclenche au passage une quantité tout à fait respectable de catastrophes sentimentales.

Mais réduire le Dit du Genji à ses histoires d’amour serait injuste.

Le récit parle également de rang social, de pouvoir, de famille, de désir, de vieillissement, de perte et surtout du caractère éphémère des choses.

Cette sensibilité face à la beauté fragile du monde sera plus tard exprimée par la notion de mono no aware 物の哀れ : cette émotion douce-amère que l’on ressent précisément parce que les êtres, les saisons et les choses sont voués à disparaître.

Les 54 chapitres du Dit du Genji représentés sur un paravent japonais du XVIIe siècle

Le Genji était déjà une histoire en images bien avant l’ukiyo-e

Les estampes du XIXᵉ siècle n’ont absolument pas inventé le Genji illustré.

Le récit inspire les artistes japonais pendant des siècles : rouleaux peints, albums, paravents, peintures des écoles Tosa ou Kanō, objets en laque, textiles…

Certaines œuvres vont jusqu’à représenter successivement les 54 chapitres du récit. Au fil du temps, des scènes et des motifs deviennent si familiers qu’un public connaissant le Genji peut identifier un épisode à partir de quelques éléments seulement.

Puis arrive une petite révolution : l’imprimerie.

Livre illustré du Dit du Genji gravé sur bois vers 1650

Les premiers livres imprimés illustrés du Dit du Genji apparaissent au XVIIᵉ siècle, notamment autour de 1650, permettant au récit et à son univers visuel de circuler auprès d’un public beaucoup plus large.

Et si vous vous demandez comment ces images étaient imprimées à partir de simples blocs de bois, Kogechan vous explique tout dans sa chronique sur les étapes de fabrication d’une estampe japonaise.

Le Genji commence à sortir des palais.

Et quelques générations plus tard, Edo va s’en emparer avec gourmandise.

Quand Edo réécrit le Genji

Bienvenue dans le Nise Murasaki Inaka Genji

Nise Murasaki Inaka Genji, roman illustré par Utagawa Kunisada à l’époque Edo

Nous voici en 1829.

L’écrivain Ryūtei Tanehiko 柳亭種彦 commence à publier un roman illustré au titre délicieusement insolent :

Nise Murasaki Inaka Genji 偐紫田舎源氏

que l’on pourrait traduire, assez librement, par :

« Le Genji campagnard d’une fausse Murasaki ».

Le British Museum le traduit joliment en anglais par A Country Genji by a Fake Murasaki.

Rien que le titre annonce la couleur.

Tanehiko reprend le grand classique de Murasaki Shikibu et le transforme en un récit populaire destiné aux lecteurs d’Edo.

Le héros n’est plus Hikaru Genji.

Il devient Ashikaga Mitsuuji 足利光氏, fils d’un shogun et double moderne du fameux séducteur.

L’action n’est d’ailleurs plus située à l’époque de Heian mais à la fin du XVe siècle, sous les shoguns Ashikaga. Pourtant, son univers visuel parle surtout aux lecteurs d’Edo : coiffures à la mode, beauté féminine, tissus somptueux, accessoires raffinés et goût du spectacle.

Et pour illustrer cette nouvelle version du Genji, Tanehiko travaille avec un artiste que les habitués de KOGEDO connaissent déjà bien.

Un certain…

Utagawa Kunisada.

Oui. Encore lui.

Si son nom ne vous dit encore rien, Kogechan lui a déjà consacré une chronique entière : Utagawa Kunisada, le maître aux milliers d’estampes japonaises.

Le Genji devient un phénomène populaire

Nise Murasaki Inaka Genji est publié entre 1829 et 1842 sous la forme d’un gōkan, un type de roman populaire abondamment illustré.

Et l’œuvre connaît un succès phénoménal.

Le Metropolitan Museum indique qu’il s’agit du premier livre de l’histoire japonaise à dépasser les 10 000 exemplaires vendus.

Le British Museum va encore plus loin : les différents volumes auraient été publiés à environ 15 000 exemplaires chacun, une quantité alors sans précédent.

Pour l’époque, c’est énorme !

Mitsuuji devient une véritable vedette de la culture populaire d’Edo.

Son apparence est souvent immédiatement reconnaissable, notamment grâce à une coiffure très particulière dont la mèche repliée vers l’avant sera même surnommée « queue de homard ».

Kunisada profite aussi de ses aventures pour déployer tout ce qu’il aime : femmes élégantes, étoffes spectaculaires, motifs textiles, accessoires et décors raffinés.

Et comme aujourd’hui lorsqu’une série à succès engendre adaptations et produits dérivés…

Edo réclame toujours plus de Genji.

Livres, estampes, éventails, pièces de théâtre, modes, parodies et objets décoratifs se multiplient.

Mitsuuji, héros du Nise Murasaki Inaka Genji, dans une estampe de Utagawa Kunisada

Mais alors, qu’est-ce qu’un Genji-e ?

Genji-e 源氏絵 signifie littéralement « image du Genji ».

Au sens large, le terme désigne les représentations visuelles inspirées du Genji monogatari.

Mais dans le monde de l’ukiyo-e du XIXᵉ siècle, les choses deviennent plus amusantes.

Certaines estampes évoquent directement le roman de Murasaki Shikibu.

D’autres reprennent ses chapitres ou son univers tout en mettant en scène Mitsuuji, héros du Nise Murasaki Inaka Genji.

Et d’autres encore mélangent joyeusement les deux.

Un titre comme Sakaki, Suzumushi ou Yūgao peut donc renvoyer à un chapitre du roman vieux de huit siècles…

tout en montrant des personnages habillés comme les élégants d’Edo.

Le passé sert alors de terrain de jeu au présent.

C’est précisément ce qui rend les Genji-e si intéressantes : plusieurs époques du Japon peuvent se superposer dans une seule image.

Kunisada, machine à Genji-e

Quand un sujet devient populaire à Edo, Utagawa Kunisada n’est généralement jamais très loin.

Déjà immense vedette de l’ukiyo-e grâce à ses portraits d’acteurs de kabuki et ses bijin-ga, il va consacrer une part impressionnante de sa production au phénomène Genji.

Selon le British Museum, Kunisada et ses élèves réalisent pas moins de 37 séries de Genji-e entre 1835 et 1866, représentant au total des milliers d’images.

Cette profusion montre à quel point le Genji était devenu, au XIXᵉ siècle, bien davantage qu’un classique littéraire.

C’était un immense répertoire de personnages, de saisons, de plantes, de poèmes et de références visuelles dans lequel les artistes pouvaient librement puiser.

Une estampe Genji peut donc être une sorte de mille-feuille culturel vieux de huit siècles.

Et c’est beaucoup plus amusant à regarder lorsqu’on connaît le truc.

Deux Genji-e passées entre les pattes de Kogechan

Chez KOGEDO, nous avons justement la chance de voir passer de véritables Genji-e d’époque Edo.

L’une d’elles est notre Suzumushi 鈴虫, chapitre 38 du Dit du Genji, réalisé par Utagawa Kunisada en 1852, appartenant à la série Ima Genji nishiki-e awase.

Estampe japonaise originale Suzumushi par Utagawa Kunisada, Genji-e chūban de l’époque Edo daté de 1852

Dans le roman original, ce chapitre baigne dans une atmosphère automnale de poésie et de mélancolie, autour du chant des insectes. Chez Kunisada, l’univers du Genji est transposé dans l’esthétique brillante d’Edo : Mitsuuji, deux jeunes femmes élégantes, de magnifiques tissus et de petites cages à grillons.

Le cartouche présente même un joli karazuri 空摺り, un gaufrage réalisé sans encre directement dans le papier. Une de ces petites merveilles que Kogechan détaille dans sa chronique sur les techniques secrètes des imprimeurs d’estampes japonaises.

Notre seconde estampe, Sakaki 榊, chapitre 10 du Dit du Genji, par Kunisada II et Hiroshige II, date de 1864 et appartient à la série Omokage Genji gojūyojō.

Estampe japonaise originale de Kunisada II et Hiroshige II, chapitre Sakaki du Genji Monogatari, nishiki-e de 1864

La composition joue justement sur les différentes couches de cette histoire : dans la partie supérieure, Hiroshige II évoque l’univers du Genji classique ; dans la grande scène inférieure, Kunisada II nous ramène au Genji populaire du XIXᵉ siècle et à Mitsuuji.

Deux estampes du XIXᵉ siècle…

et derrière elles une histoire commencée près de neuf cents ans auparavant.

D’ailleurs, titres de séries, signatures, sceaux ou dates sont autant de petits indices permettant de reconstituer l’histoire d’une feuille. Si le jeu de piste vous tente, Kogechan vous apprend à les déchiffrer dans Comment lire une estampe japonaise : signatures, titres, éditeurs et sceaux.

Pourquoi le Genji a-t-il traversé les siècles ?

Parce que le Genji monogatari est devenu bien plus qu’une histoire.

Au fil du temps, il s’est transformé en un immense répertoire de personnages, saisons, poèmes, fleurs, couleurs, lieux et émotions.

Une branche.

Une lune.

Quelques érables.

Un insecte.

Une couleur.

Pour quelqu’un qui connaît le récit, chacun de ces éléments peut réveiller tout un chapitre.

Le Genji se prête donc merveilleusement à une culture japonaise de l’allusion : montrer peu, mais faire comprendre beaucoup.

Et son extraordinaire longévité explique qu’on le retrouve bien au-delà des estampes : sur des paravents, des objets en laque, des textiles, des objets de mariage, des jeux d’encens…

Et bien plus tard encore, jusque dans le manga. L’exposition que le Metropolitan Museum consacrait au Genji retraçait justement près de mille ans de créations, des œuvres médiévales aux formes artistiques modernes.

Un texte écrit par une femme de cour il y a mille ans a ainsi traversé les siècles en changeant continuellement de forme.

La mini FAQ de Kogechan

Qui a écrit le Genji monogatari ?

Le Genji monogatari, ou Dit du Genji, a été écrit au début du XIᵉ siècle par Murasaki Shikibu, femme de lettres et dame de la cour impériale japonaise. Le récit compte 54 chapitres.

Qu’est-ce qu’un Genji-e ?

Un Genji-e 源氏絵 est une image inspirée de l’univers du Genji monogatari. Dans l’ukiyo-e du XIXᵉ siècle, le terme englobe également de nombreuses images influencées par ses adaptations populaires, notamment le Nise Murasaki Inaka Genji.

Qui est Mitsuuji ?

Ashikaga Mitsuuji est le héros du Nise Murasaki Inaka Genji, adaptation populaire du Dit du Genji écrite par Ryūtei Tanehiko au XIXᵉ siècle et illustrée par Utagawa Kunisada. Il est inspiré de Hikaru Genji mais appartient à un tout autre univers historique et populaire.

Pour aller plus loin

Pour préparer cette chronique, Kogechan a notamment plongé son museau dans les recherches et collections du Metropolitan Museum of Art et du British Museum, deux sources particulièrement riches sur le Genji monogatari, le Nise Murasaki Inaka Genji et les Genji-e.

Et si cette plongée dans le Japon d’Edo vous a donné envie de regarder quelques vraies gravures sur bois :

👉 Découvrir la collection d’estampes japonaises anciennes et authentiques de KOGEDO

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