triptyque de Toyohara Kunichika représentant des acteurs d kabuki yakusha. Collection Kogedo

Toyohara Kunichika : le maître du Kabuki dans l’estampe japonaise de l’ère Meiji

Un visage qui envahit presque toute la feuille. Un regard intense. Un kimono couvert de motifs. Du rouge, du violet, du bleu profond. Et cette impression que l’acteur va sortir du papier pour lancer sa réplique.

Bienvenue chez Toyohara Kunichika.

Moins connu en France que Hokusai, Hiroshige ou Kuniyoshi, Kunichika est pourtant l’un des grands maîtres de l’estampe japonaise du XIXᵉ siècle. Spécialiste des portraits d’acteurs de Kabuki, il travaille à un moment particulièrement fascinant de l’histoire japonaise : celui où le monde d’Edo bascule dans la modernité de l’ère Meiji.

Et ça, pour un artiste, c’est plutôt un bon poste d’observation.

Toyohara Kunichika, un artiste entre Edo et Meiji

Toyohara Kunichika (豊原国周, 1835-1900) naît à Edo, l’actuelle Tokyo, sous le nom d’Ōshima Yasohachi.

Après un premier apprentissage auprès de Toyohara Chikanobu, il entre dans l’atelier d’Utagawa Kunisada, immense figure de l’ukiyo-e et grand spécialiste des portraits d’acteurs.

Difficile d’imaginer meilleure école.

Kunisada maîtrise parfaitement les codes du Kabuki, les attentes du public et tout ce qui transforme un acteur populaire en image immédiatement reconnaissable. Cette influence restera essentielle dans l’œuvre de Kunichika.

Son nom d’artiste en garde même la trace : Kuni vient de Kunisada et chika de Chikanobu.

Pour mieux comprendre cette filiation, tu peux d’ailleurs retrouver notre chronique consacrée à Utagawa Kunisada, alias Toyokuni III.

Mais Kunichika ne sera pas simplement un héritier.

Lors de la restauration de Meiji en 1868, il a 33 ans. Il a donc appris son métier dans le Japon des Tokugawa, mais réalise une grande partie de sa carrière dans un pays en pleine transformation.

Edo devient Tokyo. Les chemins de fer apparaissent. La photographie se développe. Les vêtements occidentaux entrent dans les rues. De nouveaux pigments arrivent dans les ateliers.

L’ukiyo-e doit lui aussi trouver sa place dans ce Japon nouveau.

Kunichika va justement montrer qu’un art traditionnel peut évoluer sans perdre son identité.

Estampe japonaise originale de Toyohara Kunichika représentant Ōtani Tomoemon V en Asahina Tōbei, yakusha-e de 1867.

Pourquoi Kunichika est-il surtout associé au Kabuki ?

Parce que son grand terrain de jeu, c’est le yakusha-e : l’estampe représentant un acteur de Kabuki.

Au XIXᵉ siècle, les acteurs sont de véritables célébrités. Le public connaît leur visage, leur lignée, leurs grands rôles et parfois même leurs rivalités.

Les estampes permettent de repartir du théâtre avec l’image de son acteur préféré.

Un yakusha-e est donc à la fois une œuvre d’art, un souvenir de spectacle et une image de star.

Une sorte de mélange entre affiche de cinéma, portrait promotionnel et objet de collection.

Mais en beaucoup plus compliqué à imprimer.

Kunichika fréquente réellement le milieu théâtral et connaît plusieurs des grands acteurs de son époque. Il est notamment proche d’Ichikawa Danjūrō IX, l’une des figures majeures du Kabuki de l’ère Meiji.

Cette proximité est importante, car Kunichika ne cherche pas simplement à représenter un personnage.

Il cherche à représenter un acteur précis dans un rôle précis.

Le spectateur doit pouvoir reconnaître la vedette derrière le maquillage et le costume.

C’est ce qui rend aujourd’hui ces estampes particulièrement intéressantes : elles sont à la fois des œuvres graphiques et de véritables documents sur l’histoire du théâtre japonais.

Pour approfondir ce sujet, Kogechan t’emmène aussi du côté des estampes yakusha-e et du théâtre Kabuki.

Portrait d’acteur de kabuki Onoe Kikugorō, estampe ukiyo-e authentique par Toyohara Kunichika, art japonais ancien de l’époque Meiji.

Comment reconnaître le style de Kunichika ?

Ce qui frappe souvent en premier, c’est le cadrage.

Kunichika aime les visages très rapprochés. Dans certaines estampes, la tête et le haut du corps occupent presque toute la composition.

Le décor disparaît.

L’acteur devient le spectacle.

Ces portraits donnent parfois une impression étonnamment moderne : visage coupé par le cadre, regard dirigé hors de l’image, motifs de kimono presque abstraits, opposition très forte entre les couleurs.

Et justement, parlons-en.

Les estampes de Kunichika utilisent volontiers les nouvelles couleurs qui se diffusent pendant l’ère Meiji, notamment des rouges et des violets particulièrement puissants.

Pendant longtemps, certains collectionneurs occidentaux ont trouvé ces teintes trop agressives et ont considéré les estampes de Meiji comme moins raffinées que celles des périodes précédentes.

C’est pourtant passer à côté de leur intérêt.

Kunichika ne cherche pas à produire une estampe qui ressemble à celles de 1780.

Il représente le Tokyo de son époque.

Un monde plus rapide, plus spectaculaire, déjà en train de devenir moderne.

Ses couleurs font partie de cette histoire.

triptyque de toyohara Kunichika yakusha-e avec rouges et bleus typiques

Le triptyque : le Kabuki en grand écran

Kunichika affectionne également les triptyques, composés de trois feuilles placées côte à côte.

Le format est parfait pour le théâtre.

Les acteurs peuvent se faire face, les regards circuler d’une feuille à l’autre, les costumes traverser toute la composition et le décor prendre une ampleur considérable.

Du Cinémascope sur papier.

Mais les triptyques posent aujourd’hui un petit problème aux collectionneurs : les trois feuilles ont souvent été séparées au cours de leur histoire.

Il est donc tout à fait possible de rencontrer une seule feuille provenant à l’origine d’un triptyque.

Et c’est justement le genre de détail important lorsqu’on étudie une estampe ancienne.

Chez KOGEDO, lorsqu’on identifie une œuvre, on ne regarde jamais seulement le nom de l’artiste. On cherche aussi à comprendre ce que l’on a réellement sous les yeux : œuvre isolée ou élément d’un ensemble, acteur représenté, rôle, série, éditeur, date, signature, sceaux…

C’est souvent là que commence la partie la plus amusante.

Ou la plus obsessionnelle.

Tout dépend du nombre d’heures déjà passées à comparer des cartouches japonais.

Danjūrō, Kikugorō et une petite bataille de stars

Kunichika représente plusieurs des plus grandes célébrités théâtrales de la fin du XIXᵉ siècle, notamment Ichikawa Danjūrō IX, Onoe Kikugorō V et Ichikawa Sadanji I.

Ces trois acteurs dominent tellement la scène tokyoïte qu’ils seront parfois réunis sous le nom de Dan-Kiku-Sa.

L’une des anecdotes les plus savoureuses autour de Kunichika concerne justement Danjūrō et Kikugorō.

À partir de 1893, Kunichika travaille sur une vaste série consacrée à Onoe Kikugorō V, représentant l’acteur dans une multitude de rôles.

Danjūrō IX aurait alors peu apprécié de voir son grand rival bénéficier d’un tel monument imprimé et aurait cherché à obtenir lui aussi une série comparable.

Autrement dit, le XIXᵉ siècle japonais connaissait déjà très bien la guerre des célébrités.

Mais l’anecdote dit aussi quelque chose de plus intéressant.

Une estampe n’était pas simplement une jolie image vendue au public.

Elle participait directement à la construction de la célébrité d’un acteur.

Elle fixait son visage, ses rôles et son image dans la mémoire du public.

Le yakusha-e était déjà un média.

Kunichika avait-il vraiment déménagé 117 fois ?

C’est probablement l’anecdote la plus célèbre à son sujet.

Kunichika aurait affirmé avoir déménagé 117 fois au cours de sa vie.

Il aurait même plaisanté en disant que, s’il ne pouvait pas battre Hokusai comme artiste, il pouvait au moins le dépasser au nombre de changements de domicile.

Sachant que Hokusai lui-même était déjà un déménageur particulièrement enthousiaste, la compétition était sérieuse.

Pour retrouver son adversaire dans cette discipline artistique encore trop peu étudiée, direction notre chronique consacrée à Katsushika Hokusai, le « vieux fou de dessin ».

Derrière cette réputation de personnage bohème, Kunichika semble néanmoins avoir été très concentré lorsqu’il travaillait.

Comme quoi, on peut changer d’adresse sans arrêt et rester méticuleux lorsqu’il faut dessiner un acteur de Kabuki.

Pourquoi Kunichika est-il moins célèbre que Hokusai ou Hiroshige ?

Parce que pendant longtemps, l’histoire occidentale de l’ukiyo-e a surtout mis en avant les périodes plus anciennes.

Utamaro, Hokusai, Hiroshige ou Sharaku ont progressivement acquis une immense réputation en Europe.

À l’inverse, les estampes de la fin du XIXᵉ siècle ont longtemps été regardées comme les œuvres d’un ukiyo-e en déclin : couleurs trop vives, production commerciale, influence occidentale, concurrence de la photographie…

Kunichika s’est retrouvé exactement dans cette période mal aimée.

Aujourd’hui, son œuvre est beaucoup mieux considérée.

Et surtout, on peut la regarder autrement.

Kunichika n’est pas intéressant parce qu’il serait simplement l’un des derniers représentants d’un art ancien.

Il est intéressant parce qu’il montre comment l’ukiyo-e réagit à la naissance du Japon moderne.

Il conserve la gravure sur bois, les acteurs, les formats traditionnels et l’héritage de Kunisada, tout en adoptant des couleurs nouvelles et des compositions particulièrement spectaculaires.

Ses estampes se trouvent exactement à la frontière entre deux mondes.

Signature Kunichika hitsu, mention du graveur Ōta Utakichi et sceaux d’éditeur sur cette ukiyo-e originale publiée en 1867.

Comment KOGEDO identifie une estampe de Kunichika ?

Une signature « Kunichika » ne suffit évidemment pas.

Lorsqu’on étudie une estampe ancienne chez KOGEDO, plusieurs éléments doivent fonctionner ensemble.

On commence par la signature de l’artiste, qui peut notamment apparaître sous différentes formes comme Kunichika ga ou Toyohara Kunichika hitsu.

Mais on regarde également le nom de l’acteur, le rôle représenté, les cartouches, les sceaux de date et de censure, l’éditeur, parfois le graveur, ainsi que la composition générale.

Une feuille isolée peut par exemple révéler qu’elle appartenait autrefois à un triptyque.

Un nom d’acteur permet parfois d’identifier une pièce.

Une série connue peut aider à dater précisément l’impression.

Puis vient l’examen matériel : papier, couleurs, qualité d’impression, marges, usure, restaurations éventuelles.

C’est en croisant tous ces indices que l’estampe commence réellement à raconter son histoire.

Si tu veux toi aussi commencer à décoder ce petit monde de cartouches, caractères et sceaux, retrouve notre guide Comment lire une estampe japonaise : signatures, titres et sceaux.

Et pour comprendre comment ces images étaient produites avant même d’arriver entre les mains des collectionneurs, découvre également les étapes de fabrication d’une estampe japonaise.

Pourquoi Toyohara Kunichika est-il important dans l’histoire de l’ukiyo-e ?

Parce qu’il fait parfaitement le lien entre Edo et Meiji.

Formé par Kunisada, il hérite d’une tradition déjà ancienne du portrait d’acteur et de l’école Utagawa.

Mais au lieu de simplement la reproduire, il l’adapte à son époque.

Ses gros plans, ses couleurs puissantes, ses compositions en triptyque et son obsession pour les grandes vedettes du Kabuki appartiennent pleinement au Tokyo de la fin du XIXᵉ siècle.

Ses estampes racontent donc simultanément la disparition du monde d’Edo et la naissance du Japon moderne.

Et c’est probablement la meilleure raison de redécouvrir Kunichika aujourd’hui.

Pas comme un artiste arrivé trop tard dans l’histoire de l’ukiyo-e.

Mais comme l’un de ceux qui ont réussi à le faire vivre jusqu’au seuil du XXᵉ siècle.

Tu peux retrouver des œuvres de Kunichika, Kunisada et d’autres maîtres du XIXᵉ siècle dans la sélection d’estampes japonaises anciennes et authentiques de KOGEDO.

Attention toutefois.

Un Kunichika mène parfois à un Kunisada.

Puis à un Kuniyoshi.

Puis à un Hiroshige.

Kogechan décline toute responsabilité. 🦝

Les questions que l’on se pose souvent sur Toyohara Kunichika

Toyohara Kunichika est-il un artiste de l’époque Edo ou Meiji ?

Les deux. Né en 1835, Kunichika commence sa carrière pendant l’époque Edo, mais produit une grande partie de son œuvre après 1868, sous l’ère Meiji. Cette position entre les deux périodes est justement l’une des clés pour comprendre son travail.

Que représente principalement Kunichika dans ses estampes ?

Kunichika est surtout célèbre pour ses yakusha-e, des portraits d’acteurs de théâtre Kabuki. Il représente notamment plusieurs grandes vedettes de l’époque Meiji, comme Ichikawa Danjūrō IX et Onoe Kikugorō V.

Les estampes de Toyohara Kunichika sont-elles des ukiyo-e ?

Oui. Kunichika appartient pleinement à la tradition de l’ukiyo-e et à l’école Utagawa par sa formation auprès de Kunisada. Son œuvre permet justement d’observer comment l’ukiyo-e évolue au contact du Japon moderne de l’ère Meiji.

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